Hydroélectricité : arbitrer sécurité d’approvisionnement et écologie

Un pilier fragilisé
Avec près de 60% de la production d’électricité, l’hydroélectricité est depuis longtemps l’ossature du système électrique suisse. Grâce aux barrages et au pompage-turbinage, elle garantit une flexibilité précieuse, surtout en hiver, et permet un stockage d’énergie à grande échelle, à la différence du solaire ou de l’éolien.
Mais ce pilier vacille sous l’effet combiné du dérèglement climatique et d’un cadre réglementaire plus exigeant. Les régimes d’écoulement évoluent, la disponibilité de l’eau se déplace dans l’année, et de nouvelles contraintes juridiques viennent encadrer les usages
Une ressource moins prévisible
Selon les projections (Hydro-CH2018), la fonte des neiges et glaciers intervient plus tôt, les étés deviennent plus secs, les étiages plus marqués, et la température de l’eau augmente. Résultat: moins d’eau au moment des pics hivernaux, et plus de stress sur la biodiversité.
Les exploitants doivent revoir leurs stratégies: arbitrer entre production immédiate et stockage, améliorer les prévisions, entretenir les ouvrages, former la relève, et se protéger contre les risques cyber ou les sabotages.
Des règles complexes à gérer
La loi sur la protection des eaux (LEaux) impose des débits résiduels pour préserver les cours d’eau, ce qui limite la production en période tendue. Les variations brutales de débit (hydropeaking) devront être atténuées d’ici 2030, via des infrastructures coûteuses.
Entre 2030 et 2040, de nombreuses concessions arrivent à échéance. Les cantons et communes pourront redéfinir les conditions d’exploitation: volumes turbinés, gouvernance, retombées économiques. La redevance hydraulique, source majeure de revenus pour les collectivités, fait aussi débat: doit-elle être flexibilisée pour encourager les investissements?
Autre enjeu: la réserve hydroélectrique hivernale, imposée depuis 2023 pour sécuriser l’approvisionnement. Mais comment stocker l’eau tout en préservant les écosystèmes en aval? Le compromis est délicat.
Un équilibre économique et politique
L’hydroélectricité reste une activité à forte intensité capitalistique. Allonger les procédures ou alourdir les normes peut ralentir les projets de modernisation. Les collectivités, de leur côté, défendent leur souveraineté et les retombées économiques locales. Et pour la Confédération, l’objectif est clair: assurer l’approvisionnement hivernal tout en respectant les engagements climatiques.
Pistes pour l’avenir
Des solutions émergent. L’accord Suisse-UE sur l’électricité, signé fin 2024, vise à stabiliser les échanges et à mieux intégrer la Suisse dans le marché européen. La Loi fédérale pour un approvisionnement sûr (2025) renforce les réserves hydroélectriques et soutient les renouvelables. Une table ronde nationale a identifié 16 projets prioritaires, conciliant potentiel énergétique et impact environnemental réduit.
Des compensations sont prévues pour les atteintes à la biodiversité, mais les conflits d’usage de l’eau vont s’intensifier: irrigation, tourisme, écologie et production devront coexister. Cela nécessitera une gouvernance hydrique renforcée, adaptée aux réalités locales.
Par ailleurs, plusieurs obstacles doivent encore être levés: les recours juridiques, la complexité administrative, la lenteur des permis. Il faut accélérer les procédures sans négliger les garanties environnementales. Et inscrire les objectifs climatiques, comme la neutralité carbone, dans le droit, pour sécuriser les investissements et guider les décisions.
Conclusion
Alors que l’eau devient plus rare et plus précieuse, l’hydroélectricité suisse cristallise les tensions entre production et préservation. L’avenir du secteur ne se jouera ni dans le statu quo, ni dans une opposition stérile entre écologie et sécurité. Il dépendra de notre capacité à innover, à coopérer et à adapter nos règles. L’eau restera une force motrice – à condition de la gérer avec intelligence, dans une vision énergétique à long terme.
Retour d’expérience suite à la visite d’Hydro Exploitation SA à Martigny sur le thème : Enjeux d'approvisionnement dans le domaine des infrastructures hydroélectriques.
Des échanges riches avec les participants ont mis en évidence une forte saisonnalité (réservoirs hauts en septembre, vidange hivernale, point de tension mars–avril alors que la demande de chauffage reste élevée), un patrimoine vieillissant confronté aux effets du climat (installations des années 1960, sédimentation accrue liée à la fonte glaciaire, usure accélérée des turbines), des chaînes d’approvisionnement sous pression (moins de fournisseurs européens, volatilité des intrants comme les aciers, concurrence d’autres secteurs pour l’électronique) et des cadres de marchés publics exigeants. Quelques leviers d’action : standardiser le technico-commercial, diversifier le sourcing, renforcer la transparence avec les fournisseurs, anticiper les besoins et intégrer de façon ciblée le savoir-faire (make or buy). « Anticiper, c’est la clé ». Signalons aussi le centre « in house » de formation des apprentis et Hydro TV ou comment utiliser l'audio-visuel pour acculturer aux enjeux hydroélectriques en Suisse et contribuer au recrutement de la nouvelle génération. Merci encore pour cette visite

L’auteur est fondateur de «futuratinow» et de «prosilience», associé de «gamingthefuture» et responsable des événements procure pour la Romandie. Il est co-auteur de «Heidi réveille-toi! La Suisse est-elle tombée dans les pièges du succès?».