Durabilité: identifier la roche mère de vos approvisionnements

Durabilité: identifier la roche mère de vos approvisionnements

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Photo générée avec M365 Copilot.

Les achats durables ne se limitent plus au choix de fournisseurs responsables. Pour sécuriser l’activité, les entreprises doivent désormais comprendre les dépendances profondes qui rendent leurs approvisionnements possibles: matières, énergie, infrastructures, données, compétences et capacités industrielles.

Pendant longtemps, les achats durables ont été abordés principalement sous l’angle des fournisseurs. Un fournisseur responsable était celui qui émettait moins, documentait mieux ses pratiques, répondait aux questionnaires ESG, acceptait les clauses contractuelles et apportait les preuves attendues.
Cette évolution a été nécessaire. Elle a professionnalisé la durabilité, enrichi les appels d’offres et donné aux achats une place plus stratégique dans l’entreprise. Mais elle présente aussi une limite: elle reste souvent trop visible, trop contractuelle, trop proche du premier rang fournisseur.
Or, les crises récentes ont rappelé une réalité plus inconfortable. Une entreprise ne dépend pas seulement de ses fournisseurs directs. Elle dépend de couches plus profondes, parfois matérielles, parfois techniques, parfois politiques, qui rendent son activité possible sans toujours apparaître dans les tableaux de bord achats. Ces couches sont les substrats de l’approvisionnement.


Ce qui soutient l’achat avant même le contrat
Un substrat n’est pas une simple ressource. C’est ce sur quoi repose une activité avant même que l’achat ne soit formulé. Il peut s’agir d’énergie, d’eau, de minerais, de composants électroniques, de capacités de transport, de logiciels, de données, d’infrastructures numériques, de compétences rares, d’autorisations, de normes, de stabilité institutionnelle ou encore d’acceptabilité sociale.
Ces éléments sont souvent considérés comme disponibles par défaut. Jusqu’au jour où ils ne le sont plus. Un câble sous-marin peut être sectionné en quelques heures. Une capacité industrielle peut mettre des années à être reconstruite. Une compétence critique peut disparaître progressivement d’un territoire. Une infrastructure logistique peut devenir un point de blocage. Une technologie propriétaire peut rendre toute substitution difficile.


Pour les achats, cette lecture change le centre de gravité de la durabilité. La bonne question n’est plus seulement: «Qui nous fournit?» Elle devient aussi: «Qu’est-ce qui rend cette fourniture possible?»


Une chaîne peut être conforme, mais fragile
Un fournisseur peut être bien noté, compétitif et conforme aux exigences ESG tout en dépendant d’un substrat vulnérable. Il peut, par exemple, s’appuyer sur une matière critique raffinée dans une seule région, sur un corridor maritime exposé, sur une capacité énergétique sous tension, sur un composant non substituable ou sur un logiciel propriétaire difficile à remplacer.
En surface, la chaîne d’approvisionnement paraît maîtrisée. En profondeur, elle repose parfois sur une roche mère instable. C’est là que les achats durables doivent évoluer. Ils ne peuvent plus être réduits à la réduction des impacts environnementaux ou au respect d’exigences réglementaires. Ils deviennent une question de pérennité.
Donc à l’avenir, une entreprise durable ne sera pas seulement une entreprise qui achète plus responsable. Ce sera une entreprise qui comprend ce dont elle dépend réellement, ce qu’elle contribue à fragiliser et ce qu’elle doit préserver pour continuer à fonctionner.


Cartographier les substrats, pas seulement les fournisseurs
La fonction achats est particulièrement bien placée pour mener ce travail. Elle se situe au croisement des besoins internes, des marchés fournisseurs, des coûts, de la qualité, des risques géopolitiques et de la continuité d’activité.
Son rôle ne consiste donc plus seulement à optimiser un prix ou à sécuriser un contrat. Il consiste aussi à rendre visibles les dépendances que l’organisation ne voit pas tou- jours: matériaux irremplaçables, composants non substituables, compétences critiques, dépendances logicielles, exposition à  l’eau, concentration logistique ou vulnérabilité énergétique. Concrètement, cela suppose de compléter la cartographie fournisseurs par une cartographie des substrats. Pour chaque famille d’achats critique, l’entreprise devrait identifier les couches qui conditionnent réellement l’approvisionnement:

Quels matériaux sont indispensables?


• Quelles infrastructures rendent la livraison possible?
• Quelles compétences sont nécessaires à la production, à l’installation ou à la maintenance?
• Quels logiciels, données ou standards techniques sont incontournables?
• Quels territoires, autorisations ou acteurs concentrent le risque?


Cette analyse peut ensuite être hiérarchisée autour de trois critères simples: la criticité pour l’activité, le degré de substituabilité et le temps nécessaire à la reconstitution en cas de rupture.


Revoir certains réflexes achats
Cette approche conduit à nuancer plusieurs réponses classiques. Diversifier les fournisseurs reste nécessaire, mais cela ne suffit pas si tous dépendent du même composant, du même raffineur, du même port, du même fournisseur de logiciel ou de la même capacité énergétique.
Relocaliser peut être pertinent, mais l’effet reste partiel si les matières, les machines, les données ou les compétences viennent d’ailleurs. Constituer un stock de sécurité peut offrir une protection temporaire, mais cela ne remplace pas une stratégie de substitution, de réparabilité, de standardisation ou de réduction du besoin.
Les appels d’offres devraient donc intégrer une logique de profondeur. Au-delà du prix, de la qualité, des délais et de la conformité ESG, les critères devraient aussi porter sur la robustesse des substrats mobilisés: disponibilité
des pièces, réparabilité, transparence des sous-traitants, résilience énergétique, cybersécurité, maîtrise des données, capacité
de maintenance, modularité et durée de vie. Le coût complet ne devrait plus seulement intégrer l’usage et la fin de vie. Il devrait aussi mesurer la vulnérabilité des couches qui rendent cet usage possible.


La sobriété comme sécurité d’approvisionnement
Cette lecture donne un sens plus stratégique à la sobriété. Acheter moins n’est pas uniquement un geste environnemental. C’est parfois une décision de sécurité d’approvisionnement. Prolonger la durée de vie d’un équipement, mutualiser un usage, standardiser des composants, réparer plutôt que remplacer ou réduire une spécification excessive permet de diminuer la pression sur des substrats déjà fragiles.
La sobriété devient alors une forme de résilience. Elle réduit l’exposition aux ruptures, limite la dépendance à des ressources critiques et renforce la capacité d’adaptation de l’entreprise.


Passer d’une durabilité de surface à une durabilité de profondeur
La prochaine étape des achats responsables se jouera peut-être là: passer d’une durabilité de surface à une durabilité de profondeur. Les achats ne seront pas seulement responsables lorsqu’ils sélectionneront de meilleurs fournisseurs. Ils le seront lorsqu’ils aideront l’entreprise à comprendre la roche mère de son activité, à réduire les dépendances invisibles et à préserver les conditions matérielles, humaines et techniques de sa pérennité.
La question stratégique n’est donc plus seulement: «Nos achats sont-ils durables?» Elle devient: «Savons-nous encore ce qui les rend possibles?» •

Christopher Cordey

L’auteur est fondateur de «futuratinow» et de «prosilience», associé de «gamingthefuture» et responsable des événements procure.ch pour la Romandie. Il est co-auteur de «Heidi réveille-toi! La Suisse est-elle tombée dans les pièges du succès?».

cordey@procure.ch

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